Écriture Numérique

Progressivement, au fur et à mesure des avancées technologiques et de leurs démocratisations, le numérique intègre notre quotidien. Aujourd’hui de nombreux usages sont «augmentés» par le numérique au point de remettre en question leurs propres définitions. L’écriture est une de ces pratiques profondément bouleversé par l’expansion des technologies numériques. Les supports et les outils d’écriture, ne sont pas sans effet sur la manière d’écrire, et à travers eux sur la manière de vivre et de penser. Pourtant l’écriture numérique apporte des modifications bien plus profondes et globales dans l’univers de l’écriture tel qu’il s’est construit jusqu’à nos jours.

 

Qu’est ce que l’ écriture numérique ?

L’écriture numérique est une forme spécifique de l’écrit qui trouve sa place seulement dans le milieu numérique (informatique, internet, tablettes). Il s’agit d’une production de textes qui prend en compte dès sa conception les spécificités du support, des outils et des formats utilisés; que ce soit les contraintes techniques qu’ils imposent, ou les possibilités qu’ils offrent via, notamment, la création de liens hypertextes et le recours à des actes techniques tels que les actions de copier-coller.

Mais l’écriture numérique n’est pas seulement l’ensemble des actes d’écriture (instrumentés par les technologies numériques), c’ est aussi de manière implicite l’ ensemble des actes de lecture effectués avec des technologies numériques. Par ailleurs, la littérature numérique produite par l’écriture numérique se distingue de la littérature homothétique qui elle consiste à traduire au format numérique des ouvrages issus d’ éditions papier. Il faut aussi différencier l’écriture numérique avec l’écriture informatique (l’écriture du code).

L’écriture numérique prend différentes formes. En effet, elle vise à l’essentiel et à l’efficacité.  Elle entraine une attitude participative en privilégiant les accroches, «les shots» informationnels. Mais ce n’ est pas tout, elle est aussi hybride, en mêlant oral et écrit. Sur le web les échanges entre internautes s’oralisent de plus en plus, on parle ici d’oral écrit. L’ écriture numérique est aussi une écriture 3D croisant le son, le texte et l’image. Les utilisateurs sont rapidement devenus actifs en participant à la co-création de courts textes et de récits plus développés. Le texte se socialise, les «#» et «@» font désormais partis de notre langage écrit.

L’écriture numérique peut se révéler tout aussi créative. Il est possible que nous assistons à une nouvelle forme de littérature avec de nombreux sous-genres comme la poésie numérique, les récits interactifs, les textes auto-générés etc.

 

Les nouvelles pratiques et leurs acteurs

« Si les théories sur l’écriture numérique se multiplient, si les outils sont maintenant disponibles, qu’en est-il de la pratique ? Qu’est-ce qu’écrire aujourd’hui ? »

L’écriture numérique demande des pratiques diverses, mises en forme de manière documentaire, artistique etc. C’est une activité qui exige aussi des compétences inédites et complexes en matière de structuration, d’organisation,  de planification et  de composition. En effet, avec le numérique la pratique de l’écriture se complexifie. Aujourd’hui, un grand nombre de pratiques relèvent de l’ écrit alors qu’il y a quelques temps elles ne l’étaient pas. Désormais «un logiciel de messagerie fait entrer dans le seul univers de l’écrit, des pratiques qui, précédemment, relevaient de diverses matérialités, de divers lieux et de divers rôles (par exemple le postier qui envoie la lettre et le facteur qui la dépose)».

Il est intéressant d’observer que les différentes formes d’écriture se distinguent mais ne se séparent pas, elles sont composables et ne sont pas exclusives les unes des autres. Leurs frontières ne sont pas étanches, elles se complètent plutôt qu’elles ne s’opposent. On parlera ainsi d’écriture hypermédia quand celle-ci combine liens hypertextes et outils multimédia.

Prenons l’exemple de Facebook, qui contrairement à Twitter où tout est ouvertement public et où on nous limite à un nombre réduit de caractères, se présente comme un espace de stockage infini. Les textes qui y sont publiés sont de longueur variable et sont le plus souvent accompagnés de photos,  vidéos et sons. Il s’agit donc d’un espace de création multimédia, qui ouvre sur une littérature « augmentée ».

« La littérature sous toutes ses formes n’apparaît-elle pas déjà comme un immense réseau ? » On constate dés lors l’intérêt grandissant des auteurs pour les réseaux sociaux. Aussi surprenant que cela puisse paraître les écrivains étaient perçus aux yeux de tous comme des personnes interagissant peu avec le monde extérieur.  Cultivant à l’image de certains artistes une personnalité d’ermite renfermée sur ses créations. Mais aujourd’hui l’écrivain adopte une autre posture en s’immisçant sur la toile.

C’est le cas de l’auteur américain Bret Easton Ellis qui utilise les réseaux et notamment Twitter pour partager son avis sur les dernières sorties de livres. C’est là une utilisation bien commune qu’il fait des réseaux. Mais ce qui se révèle être intéressant, est que le personnage principal de ses romans, Patrick Bateman, adopte le même comportement en publiant sur la toile l’opinion qu’il a de chaque chose. De même, la compositrice et auteur Agathe Elieva, grave au quotidien ses pensées poétiques sur son mur Facebook. Elle publie photos et illustrations qu’elle agrémente de citations empruntées aux plus grands auteurs. Elle utilise aussi les célèbres prises de vue du photographe Robert Doisneau et d’autres pour illustrer ses propres écrits.

Le nombre d’internautes à s’exprimer sur Facebook augmente de façon prodigieuse, et de temps à autre il arrive que certains concrétisent leurs pensées virtuelles en livre bien réel. C’est ce qui est arrivé à Sylvie Gracia qui vient de publier Le Livre des visages, sous-titré « journal facebookien 2010-2011 » éd. Jacqueline Chambon. On y retrouve une sélection de photos personnelles qu’elle accompagne de longues descriptions de son quotidien, comme une sorte de journal intime ou auto-biographie. Selon Tobias Hill, « On ne peut écrire que ce que l’on est, et l’expérience humaine est une expérience sociale. »

Mais alors qu’est ce qui distingue les textes publiés sur les réseaux d’une autre forme la littérature? On constate que les formes courtes des récits postés sur twitter peuvent être comparées à des haïkus japonais ou proverbes français. La parole est ensuite façonnée par les commentaires, les réactions et les interactions des «follower». Plutôt qu’un individu qui s’exprime c’est tout une communauté qui porte une parole en chœur. L’écriture collaborative est une caractéristique prégnante du nouveau mode d’écriture à l’air du Web 2.0. Néanmoins, il ne s’agit pas non plus d’un d’une grande nouveauté dans l’histoire de la littérature. Les surréalistes s’amusaient déjà avec le «cadavre exquis», dans lequel chacun des participants devait écrire un morceau de phrase caché aux autres constituant au final un texte des plus délirants.

Aujourd’hui, l’écriture collaborative s’exprime par une multitude de phénomènes, comme celui des «Fanfics» (pour Fan Fiction, c’est-à-dire une fiction écrite par un fan à partir de l’univers ou de personnages issus d’une œuvre qu’il apprécie). La seule différence était qu’à l’époque les «fans» étaient eux-mêmes des écrivains devant passer dans les rouages de la machine des éditeurs. Aujourd’hui, les Fanfics se développent anarchiquement, sans contrainte éditoriale, de manière démocratique. Mais attention un réel questionnement subsiste sur la qualité et la valeur de cette littérature numérique. C’est pourquoi le rôle de l’écrivain est d’organiser et d’intégrer les collaborations de chaque auteur de Fanfic. Le talent ne se limite plus au fait de savoir écrire, mais également de choisir les meilleures contributions.

 

Les enjeux liées à la transmission

L’apprentissage de l’écriture est une étape inévitable pour le développement de l’autonomie intellectuelle et la poursuite de toutes d’études. Les élèves confrontés au numérique ont une pratique plus fréquente de l’écriture (via les réseaux sociaux, les blogs ou encore les forums). Malheureusement, il s’agit trop souvent d’une écriture approximative et non maîtrisée. Il est de ce fait nécessaire d’initier les élèves à une pratique diversifiée et raffinée de l’écriture.

«Il y a là, à la fois d’immenses potentialités et d’immenses problèmes dont il ne serait pas concevable que nous ne nous saisissions pas : ainsi, l’école doit faire une place au numérique.»

Mais attention, nous devons rester vigilants et garder à l’esprit que l’enseignement de l’écriture numérique est différent de celui de l’écriture informatique (écriture du code). Il ne s’agit pas non plus de former de jeunes écoliers aux outils de bureautique. En effet, lorsque l’on apprend à un enfant à taper au clavier pour réaliser un texte, on ne lui enseigne pas l’ écriture numérique. Ces conditions sont nécessaires, mais absolument insuffisantes. La culture numérique que se forgent ces jeunes générations, bien que participant à leur éducation culturelle, n’est toutefois guère enseignée de nos jours à l’ école.

Cependant, il existe un exemple d’enseignement de l’écriture numérique, même si celui-ci est un Master de littérature et d’ écriture numérique (université paris 8). « Les cours de programmation permettent de créer des sites web et des livres numériques pour liseuses et tablettes, tandis que des ateliers d’écriture visant à produire des contenus qui vont de l’écriture journalistique à l’ écriture de fictions ». A la fin de leurs cursus, les jeunes diplômés s’orientent vers les métiers de l’écriture numérique. Ils recensent une pluralité de métiers tels que : webmaster éditorial, concepteur-rédacteur et scénariste de contenus textuels pour supports mobiles ou encore community manager. D’autres professions sont envisageables, comme la rédaction professionnelle pour le web, le journalisme ou la communication web. Les métiers du livre numérique, de l’ édition, à la production de contenus sont particulièrement ciblés comme des filières d’avenir dans le domaine de l’écriture numérique.

L’univers culturel est modifié dans sa totalité, soutenu par la démocratisation des supports numériques, qui touche, d’une part, les élèves, et d’autre part, les conditions mêmes de transmission, de gestion et de production du savoir. Le problème des nouvelles technologies est celui de leur usage dominant, qui tend à les faire fonctionner de manière stéréotypée et simplificatrice sur le mode du « signal » alors que rien ne s’oppose en principe à ce qu’elles deviennent l’occasion d’un véritable développement psychique, à la manière des pratiques classiques d’écriture.

Comment peut-on de nos jours développer l’interaction entre le sujet et la technologie afin de garantir les valeurs fondatrices de l’écrit et que celles-ci ne soient pas étouffées par la technologie ?

Par ailleurs, plusieurs recherches ont montré que les jeunes écoliers et étudiants sont plutôt compétents lorsqu’il s’agit de manipuler les technologies mais ce qui leur fait le plus souvent défaut c’est bien la culture. La transmission maîtrisée d’une forme de culture du numérique, permettra de développer la réflexivité et des pratiques plus élaborées.

Enseigner les pratiques d’écriture numérique et les modes d’existence des objets numériques permet de libérer et d’enrichir la pratique d’écriture numérique (hypertextuelle, multimédia, collaborative, etc.). Mais surtout de développer un esprit critique, d’engager une réflexion sur sa propre  manière d’écrire et de faire une lecture différente des industries de lecture.

J.AYMARD

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