La magie est morte, vive la magie.

 

« Il était une fois un(e) pauvre enfant, et il n’avait pas de père et pas de mère, tout était mort, et il n’y avait plus personne au monde. Tout était mort, et il s’en est allé et il a pleuré jour et nuit. Et comme il n’y avait plus personne sur la terre, il a voulu aller au ciel, et la lune l’a regardé si gentiment, et quand il est enfin arrivé sur la lune, c’était un morceau de bois pourri, et alors il est allé vers le soleil et quand il est arrivé sur le soleil, c’était un tournesol fané, et quand il est arrivé sur les étoiles, c’étaient de petites mouches dorées piquées dans le ciel, comme fait la pie-grièche sur les épines de prunellier, et quand il a voulu revenir sur la terre, la terre était un pot renversé, et il était tout seul et alors il s’est assis et il a pleuré, et il est encore assis là et il est tout seul. »

Georg Büchner Woyzeck cité d’après la traduction nouvelle par Jean-Louis Besson et Jean Jourdheuil / Editions THEATRALES

 

 

Obsolescence programmée, omniprésence des nouvelles technologies, progrès scientifique applicable à tous les domaines… A l’heure du règne des sciences dures, on assiste aujourd’hui à une véritable course à l’innovation et à peine avons-nous posé un pied à terre, avons-nous eu le temps de le réaliser, que nous sommes déjà en train de lancer l’autre jambe avec encore plus de force. C’en est fini de la magie, « il ne s’agit plus pour nous, comme pour le sauvage qui croit à l’existence de ces puissances, de faire appel à des moyens magiques en vue de maîtriser les esprits ou de les implorer mais de recourir à la technique et à la prévision. »

L’avènement de la rationalité à travers les sciences et la technologie rend le monde objectivement explicable et potentiellement reproductible. Ce monde de Darwin met donc notre faculté à rêver à rude épreuve : le diktat de la vérité unique et objective ne nous laisserait aucune possibilité de rébellion ou de proposition d’une représentation du monde alternative. Ainsi, notre relation au sens de la vie, de la mort et à la dimension poétique et sacrée de notre existence serait bouleversée : il n’est ni utile ni rentable de chercher à trouver le sens caché des choses. La religion, la relation sociale au sacré qui nous permettaient d’avoir cette faculté de nous projeter par l’imagination dans l’avenir de notre groupe n’existent plus sous cette forme. On ne se projette plus, ou plutôt si, mais seul.

Comme a pu le remarquer Lipovetski dans son ouvrage L’Ere du Vide, le soi devient une partie du nouveau sacré, l’écran de nos outils numériques perd sa première dimension spectrale de fenêtre vers l’extérieur et devient à la fois miroir et vitrine d’un Narcisse qui se regarde et qui s’expose. En faisant l’état des lieux dans un tel monde, il ne suffirait que d’un regard dans le rétroviseur pour qu’une vague de scepticisme mêlée de nostalgie s’empare de nous. « Est-ce que finalement, ce n’était pas mieux avant ? »

Dans pareille situation survient alors une phase de rejet de cette réalité trop vraie et trop présente. La « logique du Père Noël » qu’explique Baudrillard dans Le Système des Objets, devient notre arme de résistance ; c’est une forme de refus qui nous permet d’admettre la réalité sans pour autant abdiquer, car si l’individu ne croit plus au monde magique et anthropomorphique, pour autant il y tient.

 

La magie est morte, vive la magie.

La rationalisation du monde est une conséquence de l’avancée technologique, qui pour le moment semble être irrémédiable. Néanmoins, est-ce une bonne raison pour affirmer que la disparition de la magie et de l’imaginaire soit corolaire ? Ne pourrait-on pas les trouver sous d’autres formes qui ne soient pas moins riches ? En effet, l’invention est nourrie du rêve des hommes, elle part d’un idéal. Cette force les pousse, d’une part, à sortir des sentiers battus pour tendre vers un mieux-vivre et d’autre part, à réfuter des hypothèses pour en proposer d’autres. Oser et s’opposer, c’est aussi ce que permet l’innovation.

D’autre part, l’innovation se caractérise par un apport constant de nouveauté. L’élaboration, tâche essentiellement liée à l’imaginaire et à la projection, en passant par l’espoir d’un « ce sera mieux maintenant » jusqu’à la magie qui opère pendant la création même, telles sont les trois étapes qui permettent d’affirmer qu’à travers la technologie de son époque, l’innovation permet de répondre aux mêmes fonctions que la magie d’autrefois.  Par exemple, les télécommunications répondent au même besoin que la télépathie. Il n’est pas étonnant, dans ce contexte, que la magie soit, comme l’indiquent Durkheim et Comte, une des premières façons d’expliquer le monde.

La vie quotidienne est, elle aussi, remplie d’exemples qui confortent cette idée.                   Par exemple, les nombreux dispositifs numériques utilisés dans le domaine du marketing sensoriel et expérientiel montrent que seule la magie et l’imaginaire sont susceptibles de toucher les consommateurs. C’est ce qui explique le succès des vitrines interactives comme les vitrines de Noël. Dans ce cas précis, la technique se met au service du mythe et, par la même, de l’imaginaire, celui de Noël et celui du Golem. Les yeux des enfants s’écarquillent et, dans le même temps, ceux de leurs parents.                                          Oui, la technologie sait aussi se faire ensorceleuse et nous transporter.

La robotique Kinect interactive ou la réalité augmentée sont aussi des exemples du même champ puisque dans ces deux cas, la technologie et l’homme communiquent, presque comme l’imaginaient les auteurs de science-fiction. Ici, la dimension ambivalente de la technologie prend également tout son sens et partage les technophobes des technophiles aux imaginaires différents. Inévitablement, il sera question des imaginaires, de la chaleur humaine des créateurs et des spectateurs à travers les usages, par exemple grâce aux robots Roombots et plus seulement d’une technologie froide et impassible.             Finalement, l’impression que « ça marche tout seul » propre à l’effet de la narration – une histoire que l’on aime se raconter ou que l’on nous raconte – créé la magie qui, bien qu’elle n’existe que dans les yeux de celui qui regarde, est pourtant bien réelle.

Enfin, pour répondre à la disparition du sacré dans la vie moderne, il faut effectuer plus qu’un recentrement mais une révolution copernicienne.

Effectivement, il est difficile de s’imaginer l’avenir sans innovation ou sans technologie plus avancée que la nôtre, quitte à dériver vers l’utopie ou la dystopie, Dans tous les cas, force est de constater que l’imaginaire est omniprésent et cette constante permet de supposer que le sacré n’aie pas complètement disparu. Par exemple, l’imaginaire (créé par des équipes design et marketing) autour de la marque Apple puis les comportements sociaux qui en résultent permettent de la comparer à une religion, avec ses codes, ses convertis et ses détracteurs. En d’autres termes, comme n’importe quelle religion, la technologie, l’innovation sont des domaines qui font débats et qui passionnent les foules. Le sacré a changé de place mais il n’a pas disparu.

En conclusion, la technologie et l’innovation défont les repères et les usages précédents pour les remplacer par de nouveaux et peuvent se vanter de réinventer chaque fois le quotidien. Le propre d’une innovation technologique réussie, c’est l’instant où la technologie sait se faire oublier au profit d’autre chose… et bien souvent du design.      Dans la plupart des cas, il sera la métaphore palpable de l’idée de l’objet.                        Le sacré de l’objet, sa dimension unique et son sens se trouve dans son design, au croisement entre poésie et technologie.

 

 

 

 

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