Technoscepticisme ou Comment la pensée de Jacques Ellul continue-t-elle d’être pertinente aujourd’hui ? 4

La technophobie et les autres technosceptiques

Technophobes vs Technosceptiques :

                Il faut bien différencier la technophobie et le technoscepticisme ! Quand la première rejette totalement la technique et l’accuse de tous les maux, la seconde s’interroge et s’en méfie grandement, Ellul est un de leur représentant.  Une des représentations de la technophobie est le néoluddisme, basé sur l’héritage historique des luddites, mouvement de revendication des ouvriers du textile en Angleterre  actif entre 1811 et 1813. Le néoluddisme veut enrayer le progrès par souci écologique, lutter contre l’automatisation tenue pour responsable du chômage, et dénoncer les méfaits de l’informatique. «Les technologies créées et disséminées par les sociétés occidentales sont incontrôlables et défigurent le fragile équilibre de la vie sur Terre», écrit Chellis Glendinning, un psychologue du Nouveau-Mexique dans Notes pour l’écriture d’un manifeste néoluddite. La Société industrielle et son avenir (1995) est une des expressions littéraires du néoluddisme défendue par Theodore Kaczynski. Le manifeste précise :

« La révolution industrielle et ses conséquences ont été un désastre pour la race humaine. Elle a accru la durée de vie dans les pays « avancés », mais a déstabilisé la société, a rendu la vie aliénante, a soumis les êtres humains à des humiliations, a permis l’extension de la souffrance mentale (et de la souffrance physique dans les pays du Tiers-Monde) et a infligé des dommages terribles à la biosphère. Le développement constant de la Technologie ne fera qu’aggraver la situation. Ce qu’auront à subir les hommes et la biosphère sera de pire en pire ; le chaos social et les souffrances mentales s’accroîtront, et il est possible qu’il en aille de même pour les souffrances physiques, y compris dans les pays « avancés ».

Le système techno-industriel peut survivre ou s’effondrer. S’il survit, il PEUT éventuellement parvenir à assurer un faible niveau de souffrances mentales et physiques, mais seulement après être passé par une longue et douloureuse période d’ajustements, et après avoir réduit les êtres humains et toutes les créatures vivantes à de simples rouages, des produits calibrés de la machine sociale. En outre, si le système perdure, les conséquences sont inéluctables : il n’y a aucun moyen de réformer ou modifier le système de façon à l’empêcher de dépouiller les hommes de leur dignité et de leur autonomie. »

Voir aussi : Les briseurs de machines – De Nedd Ludd à José Bové  de Nicolas Chevassus-au-Louis, édition « Science ouverte », 2006

http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1485

 

Les autres technosceptiques d’aujourd’hui et d’hier

        ♦ Ellul c’étant éteint en 1994, y-a-t-il dans les jeune générations, des personnes qui défendent la même cause que lui ? Ses propos ont-il toujours un sens aujourd’hui ? La tyrannie technologique écrit par Guillaume Carnino, Cédric Biagini, Cécile Izoard et le collectif Pièces et Mains d’œuvres paru en 2007 est-il la suite logique du Bluff technologique (1988) d’Ellul ? Ce n’est pas aussi simple que cela et je ne suis pas sur que l’on puisse les « ranger » dans la même catégorie, cependant le fil rouge est le même : attention aux techniques ! La tyrannie technologique est une critique assez virulente de la technique. «Attention, nous ne sommes pas des technophobes, prévient Cédric ­Biagini, coauteur et éditeur. Nous ne souhaitons pas revenir à la bougie. La question n’est pas seulement de savoir si l’on veut utiliser ou pas un portable, mais de savoir qu’elle société on veut.»  Les auteurs de l’ouvrage dénoncent l’invasion technologique et ses ravages : télévision, Internet, portable, biométrie, puces RFID (radio frequency identification, permettant de détecter un objet ou une personne), des techniques acceptées sans problème par une société bercée par le mythe du progrès. Leur dénonciation se rapproche de très près de celle d’Ellul faites en son temps à propos de la télévision, la publicité, l’informatique et la télématique.

« Son livre décrit un individu dépossédé de son savoir-être par les nouvelles technologies, comme l’auraient été les luddites de leur savoir-faire. Disparition de métiers, impossibilité de communiquer sans machines, vision utilitariste du monde, identification croissante des individus et traçabilité des biens avec la biométrie et les puces de détection. Le portrait qu’ils font de la société ne prête guère à rire. »  Frédérique Rousselle, www.liberation.fr

Une partie de leur livre est consacrée à casser les grands lieux commun des techno. tels que :

  • «La technique est neutre. Tout dépend de ce qu’on en fait.»
  • «La technique nous libère de la servitude»
  • «Refuser le progrès, c’est revenir à la bougie»

Vous pouvez télécharger un court extrait du livre ici :

http://www.multimedialab.be/blog/?p=1078

Et lire ici deux brefs passages :

http://www.multimedialab.be/blog/?p=1216

 

                ♦ Hans Jonas (1903- 1993) est un philosophe allemand qui a traversé le XXème, tout comme Ellul, et qui a réfléchi sur les tragédies politiques et sur les révolutions technoscientifiques de son temps. Son œuvre la plus connue  Le principe responsabilité (1979) interroge concrètement les enjeux éthiques de la médecine et de ses nouvelles pratiques. Plus largement, Jonas prend acte d’une modification radicale de l’essence de la technique et, en conséquence de ses modifications, il faut une éthique qui soit à la hauteur de ses enjeux. L’éthique de la responsabilité prend en compte les conséquences de l’agir technique : c’est-à-dire qu’elle porte un danger sur la vie, sur l’humanité et sur la nature.  Les problèmes qui émanent de la technique selon Jonas sont les suivants : le développement technique et scientifique conduit à une « prolifération » de l’humanité en raison de son « succès biologique », les limites des ressources (Jonas conçoit le progrès technique systématiquement comme consommateur d’énergie). Dans Le principe responsabilité, Hans Jonas s’interroge sur l’évidence de l’existence de l’humanité. Il fonde l’impératif que l’homme doit exister car il a, comme tout être vivant, une valeur absolue qui lui est inhérente. Cependant cette évidence pourrait disparaitre de nos jours : l’homme, par son énorme pouvoir qu’il a grâce a la technique moderne, a désormais les capacités de s’autodétruire. Il faudrait donc absolument interdire toute technologie qui comporte le risque de détruire l’humanité. De plus, il apparait une notion très singulière dans le discours de Jonas : c’est l’idée de responsabilité envers les générations futures. Dans le terme génération il faut entendre la possibilité de l’humanité, celle-ci doit être préservée puisqu’elle peut être mit en péril par la technique. Aujourd’hui, on voit combien il est pertinent de penser aux générations futures qu’on endette déjà ou a qui on laisse une planète saccagée. L’éthique Jonasienne est « biocentrée » : elle porte aussi bien sur l’humanité que sur la vie, l’humanité ayant une priorité axiologique.

       Le discours de Jonas peut être vu comme conservateur, mais c’est avant tout parce qu’il tient à faire contrepoids au mouvement aveugle technoscientifique. Il faut voir cette notion conservatrice comme le rétablissement de la possibilité de questionnement que le mouvement technoscientifique a tendance à abolir.

 

 

Sources :

http://fr.wikipedia.org/wiki/N%C3%A9o-luddisme#cite_note-jonesagainstechnology-1

http://www.liberation.fr/grand-angle/0101105611-rage-against-the-machines

http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Principe_responsabilit%C3%A9

http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4493447

http://www.piecesetmaindoeuvre.com/

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