Quel modèle économique pour l’e-book ?

Avec le livre numérique, des milliers d’usagers peuvent désormais se connecter en même temps. La rareté de l’oeuvre n’existe plus.

Alors quel prix au livre numérique?

Pour l’instant, le livre numérisé jeunesse, provenant du papier, est environ 30% moins cher. Et pour cause, il exclut les frais d’achat de papier, les impressions, les invendus et surtout, il s’appuie sur des contenus pré existants.

Mais qu’en est-il de l’oeuvre nativement numérique ? On pourrait envisager un prix plus faible dû à la dispense de numérisations et à la forte prégnance du modèle libre ou à très bas coût du marché de l’applicatif (une application sur l’appstore vaut en moyenne 1,92 €). Pourtant son prix reste élevé dans le domaine jeunesse, évoluant chez les maisons d’édition qualitatives comme Mindshapes, Touch Press, Nosy Crow, entre 5 et 15 euros. Trop cher pour une oeuvre qui n’est même pas tangible dira-t-on. Mais désormais, la comparaison entre le coût d’un livre et celui d’une oeuvre numérique est absurde, autant que l’est celle d’un roman et d’un DVD. L’oeuvre numérique est intéractive, propose du son et de la vidéo, recquiert dix fois plus de temps à la conception qu’une oeuvre papier ainsi que de nouvelles compétences. « Une minute d’animation correspond à une semaine de travail » atteste Christian Dorffer, co-fondateur de la maison d’édition numérique britannique Mindshapes.

Inquiétude chez les éditeurs, le devenir du prix unique du livre qu’ils étaient les seuls à décider. Les exploitants de plateformes de distribution comme la Fnac, Amazon ou Apple à qui une partie des recettes éditoriales est reversée pourraient bien être les nouveaux régulateurs de prix. Aucun modèle juridique ne traite néanmoins de ce point à ce jour. Mais certains éditeurs comme Touch Press fondé par Max Whitby, posent dès à présent les marques de leur indépendance avec un fonctionnement interne particulier basé sur une grosse équipe d’ingénieurs développeurs. Ainsi, seuls 4% de leur production est reversée à des mainteneurs comme IOS contre 30% dans le cas de la mise en ligne de contenus sur l’appstore.

Autre phénomène redouté, le piratage numérique et le libre accès qui suivront le passage du livre au réseau. Alors le refuge, ce sont les DRM, Digital Right Management ou gestion des droits numériques. Ces dispositifs ont pour objectif de contrôler l’usage qui est fait d’une oeuvre numérique. Très utilisés pour les oeuvres musicales ou cinématographiques, ils s’appliquent désormais aux livres numériques. D’après les petits éditeurs comme Angry Birds, « Ce sont les plus grands éditeurs qui s’accrochent désespérément à ce radeau. Nombre de petits éditeurs prônent le sans DRM maintenant, ou du moins, ne s’inquiètent pas du piratage outre mesure. » Les bibliothèquaires aussi commencent à pointer les grands groupes du doigt. Trop soucieux de protéger leurs oeuvres, ils refusent de les partager sur les plateformes des collectivités, s’indigne un bibliothèquaire de la bibliothèque numérique de référence de la BM de Grenoble avec son papier « Comment les DRM ont eu la peau des bibliothécaires » sur le blog Bubiblog.

Toujours sur le même blog, un usager regrette amèrement l’achat d’un livre numérique avec DRM qui est illisible sur son support, ne permet aucune copie même privée, limite l’ouverture du pdf à un nombre restreint de périphériques. Pour lui, cette politique de protection est une entrave à son droit de lecteur. Et ajoutons que dans le droit de lecteur, il y a le droit au partage. Après tout, on prête bien un livre papier. Philippe Aigrin, fervent défenseur du sans DRM déclare  » La prévisibilité de cette guerre au partage m’a poussé depuis longtemps à estimer que c’est aussi et même particulièrement dans le domaine du livre numérique qu’il faut d’urgence reconnaître un droit au partage non-marchand entre individus associé à de nouvelles rémunérations et financements, faute de quoi le déploiement massif des DRM et la guerre au partage feront régresser tragiquement les droits des lecteurs – et parmi eux des auteurs – même par rapport aux possibilités du livre papier « .

Le pacte entre lecteur, auteur et éditeur doit être respecté sans quoi les échanges ne peuvent prospérer.

DRM_editeurs

Certains l’ont compris et font du sans DRM un argument de vente (Les Editions Zoé, Editions XYZ, Métalié, Au Diable Vauvert, Editions Buchet Chartel…). D’ailleurs pour eux, les DRM n’ont jamais fait leurs preuves, au contraire puisqu’en rendant les contenus difficilement exploitables, ils inciteraient au vol.

Comment faire coexister un modèle viable pour les éditeurs et auteurs tout en préservant la valeur culturelle du partage entre acquisiteurs ?

Pour Philippe Aigrain, pour que les échanges entre lecteurs puissent perdurer, une proposition économique soutenable doit être instaurée. Elle comprend les échanges hors marché et l’interdiction d’utilisation de sites de prestataires visant à centraliser les contenus. Pour s’assurer que le partage soit raisonné, une technologie plus souple que les DRM Adobe existe. Il s’agit du tatouage numérique ou watermarking qui permet de détecter le nombre de copies. Toute modification du contenu ou tentative de suppression du marquage anéantit l’oeuvre. Ce nouveau dispositif amorce la chute de la non concurrence et du monopole des DRM Adobe. Aux Pays Bas, le distributeur et grossiste leader Centraal Boekhius offre aux éditeurs néerlandais la protection de leurs e-books par watermarking jusqu’au 31 Décembre. Pour Boekhius,  c’est une façon de fonder une image de marque sur la confiance et la responsabilisation du lecteur. Et en tant que premier fournisseur des librairies néerlandaises, il s’assure une force de frappe pour persuader le client et lancer l’offre numérique.

En conclusion, le livre numérisé descendant direct du papier, n’a pas encore d’identité propre et son prix est fixé en fonction de son prédécesseur. Mais l’oeuvre nativement numérique qui émerge, et devrait largement se répandre, appelle des compétences qui dépassent les professions de l’édition. Son prix doit être entièrement distingué de celui d’une oeuvre papier. Enfin, le numérique est potentiellement un moyen d’accroître les échanges entre lecteurs, en celà, il est pour certains un objet qui doit rester libre d’accès. Et pour que les fins de ces activités soient culturelles, il est nécessaire de les raisonner via des technologies respectueuses des droits des lecteurs et de renforcer par là même le pacte de confiance entre lecteur, auteur, éditeur et distributeur.

 

Références :

Rencontre du MICE au Salon du Livre Jeunesse à Montreuil en novembre 2012

http://blog.hatt.fr/comment-les-drm-ont-eu-la-peau-des-bibliothecaires

http://scinfolex.wordpress.com/2012/11/08/pour-un-droit-au-partage-des-livres-numeriques/

http://www.actualitte.com/usages/inciter-les-editeurs-a-abandonner-les-drm-pour-le-watermarking-38869.htm

http://www.journaldunet.com/ebusiness/internet-mobile/iphone-app-store-france/prix-moyen-des-application.shtml

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