{"id":670,"date":"2013-03-11T17:28:59","date_gmt":"2013-03-11T16:28:59","guid":{"rendered":"http:\/\/blog.ensci.com\/humanitesnumeriques\/?p=670"},"modified":"2013-03-11T17:47:31","modified_gmt":"2013-03-11T16:47:31","slug":"quel-est-le-role-du-numerique-dans-le-bouleversement-de-la-perception-du-temps-de-lhomme-post-moderne","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/blog.ensci.com\/humanitesnumeriques\/2013\/03\/11\/quel-est-le-role-du-numerique-dans-le-bouleversement-de-la-perception-du-temps-de-lhomme-post-moderne\/","title":{"rendered":"Quel est le r\u00f4le du num\u00e9rique dans le bouleversement de la perception du temps de l&rsquo;homme post-moderne?"},"content":{"rendered":"<p>Nous le savons, nous le sentons \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle m\u00eame de nos courtes vies, notre perception du temps \u00e0 chang\u00e9 dans son train d&rsquo;\u00e9coulement, dans sa densit\u00e9. Les sollicitations au travail mais aussi au sein de notre temps de loisir se sont d\u00e9multipli\u00e9es dans une sorte d&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration effr\u00e9n\u00e9e et un app\u00e9tit d\u00e9mesur\u00e9 de vivre plus et de remplir toujours plus le temps qui nous est imparti.<\/p>\n<p>Si le num\u00e9rique semble intimement li\u00e9 \u00e0 cette \u00e9volution, en est-il pour autant la cause? A quel point les TIC l&rsquo;ont-t-elle favoris\u00e9e? Et par quels moyen?<br \/>\nPlus encore, puisque les d\u00e9bordements de ce changement soci\u00e9tal semblent \u00eatre une source de mal \u00eatre chez certains, quelles pistes peut-on envisager pour calmer cette fr\u00e9n\u00e9sie et retrouver plus de mesure et de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 dans nos mode de vie?<\/p>\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rences associ\u00e9es :<\/strong><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le collectif du temps\u00a0\u00bb, Orange : design de service, design de temps?<br \/>\n<a title=\"orange - le collectif du temps\" href=\"http:\/\/lecollectif.orange.fr\/rubrique\/societe\/collectif-temps\">http:\/\/lecollectif.orange.fr\/rubrique\/societe\/collectif-temps<\/a><\/p>\n<p>Top 10 des applications pour perdre ou gagner du temps, propos\u00e9 par le collectif du temps, Orange :<br \/>\n<a href=\"http:\/\/lecollectif.orange.fr\/collectif-temps\/top-10-des-applis-pour-perdre-ou-gagner-temps\">http:\/\/lecollectif.orange.fr\/collectif-temps\/top-10-des-applis-pour-perdre-ou-gagner-temps<\/a><\/p>\n<p>\u00a0\u00bb Digital downtime machine\u00a0\u00bb Hector Serrano<br \/>\n<a href=\"http:\/\/vimeo.com\/26125679\"><i>http:\/\/vimeo.com\/26125679<\/i><\/a><\/p>\n<p>Luc Gwiazdzinski, g\u00e9ographe, \u00ab\u00a0Des facteurs de changement\u00a0\u00bb(2013)\u00a0\u00bbTemps et territoires: les pistes de l&rsquo;hyperchronie\u00a0\u00bb<br \/>\n<a href=\"http:\/\/territoires2040.datar.gouv.fr\/IMG\/pdf\/datar_t2040_n6_final_bdef.pdf\">http:\/\/territoires2040.datar.gouv.fr\/IMG\/pdf\/datar_t2040_n6_final_bdef.pdf<\/a><\/p>\n<p>Nicole Aubert \u00ab\u00a0Le culte de l&rsquo;urgence\u00a0\u00bb (introduction et avant-propos)<br \/>\n<a href=\"http:\/\/1libertaire.free.fr\/Urgence02.html\">http:\/\/1libertaire.free.fr\/Urgence02.html<\/a><\/p>\n<p>Provocante publicit\u00e9 anglaise Xbox (2002) : \u00ab\u00a0time is short, play more\u00a0\u00bb.<br \/>\n<a href=\"http:\/\/www.youtube.com\/watch?v=w-YV1ZlTFaY\">http:\/\/www.youtube.com\/watch?v=w-YV1ZlTFaY<\/a><\/p>\n<p>Hubert Guillaud, journaliste, article pour internet-actu<br \/>\n<a href=\"http:\/\/www.internetactu.net\/2008\/04\/24\/pour-une-ecologie-informationnelle\/\">http:\/\/www.internetactu.net\/2008\/04\/24\/pour-une-ecologie-informationnelle\/<\/a><\/p>\n<p>The world institute of slowness, blog.<br \/>\n<a href=\"http:\/\/www.theworldinstituteofslowness.com\">http:\/\/www.theworldinstituteofslowness.com<\/a><\/p>\n<p>Acte de colloc 2006, Val\u00e9rie Carayol \u00ab\u00a0Figure de l&rsquo;urgence et communication\u00a0\u00bb<br \/>\nL&rsquo;urgence comme mode de r\u00e9gulation sociale ?<br \/>\n<a href=\"http:\/\/communicationorganisation.revues.org\/3364\">http:\/\/communicationorganisation.revues.org\/3364<\/a><\/p>\n<p>Autres article de Francis Jaur\u00e9guiberry :<br \/>\n\u00ab\u00a0De l&rsquo;usage des t\u00e9l\u00e9phones portatifs comme exp\u00e9rience du d\u00e9doublement et de l&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration du temps\u00a0\u00bb, 1996<br \/>\n<a href=\"http:\/\/revues.mshparisnord.org\/lodel\/disparues\/docannexe\/file\/103\/TIS_vol8_n2_4_169_188.pdf\">http:\/\/revues.mshparisnord.org\/lodel\/disparues\/docannexe\/file\/103\/TIS_vol8_n2_4_169_188.pdf<\/a><br \/>\nSuivi de l&rsquo;article \u00ab\u00a0Les t\u00e9l\u00e9phones portables, outils du d\u00e9doublement et de la densification du temps : un diagnostic confirm\u00e9\u00a0\u00bb en 2007<br \/>\n<a href=\"http:\/\/ticetsociete.revues.org\/281\">http:\/\/ticetsociete.revues.org\/281<\/a><\/p>\n<p>Plateforme DEVOTIC \u00ab\u00a0La d\u00e9connection volontaire aux TIC\u00a0\u00bb<br \/>\n<a href=\"http:\/\/anr.devotic.univ-pau.fr\">http:\/\/anr.devotic.univ-pau.fr<\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>\u00ab\u00a0De la d\u00e9connection au TIC comme forme de r\u00e9sistance \u00e0 l&rsquo;urgence\u00a0\u00bb, 2006<\/strong><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/communicationorganisation.revues.org\/3409\">http:\/\/communicationorganisation.revues.org\/3409<\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>JAUREGUIBERRY Francis, chercheur au CNRS, sociologue des usages des technologies de communication<\/p>\n<p>L\u2019urgence comme pi\u00e8ge du temps<br \/>\n1<br \/>\nCe ne sont pas les technologies de l\u2019information et de la communication (TIC) qui cr\u00e9ent l\u2019urgence. Aucune technologie, quelle qu\u2019elle soit, n\u2019agit aussi directement sur les conduites. Les TIC ne sont pas des \u00ab\u00a0arrosoirs\u00a0\u00bb comportementaux dont l\u2019eau serait puis\u00e9e en dehors du social, de la m\u00eame fa\u00e7on que les usagers ne sont pas de simples \u00ab\u00a0buvards\u00a0\u00bb qui, selon leur porosit\u00e9, absorberaient avec plus ou moins de talent l\u2019innovation technologique. Seul un d\u00e9tour par les logiques d\u2019action qui \u00e0 la fois pr\u00e9sident l\u2019invention de ces technologies et conditionnent leurs usages permet de donner un sens aux conduites qui leur sont associ\u00e9es. Mais, d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, affirmer que ces technologies ne sont pour rien dans la nature des comportements observ\u00e9s serait une erreur. En effet, si les TIC ne cr\u00e9ent pas l\u2019urgence, ce sont bien elles qui, de plus en plus souvent, la permettent. C\u2019est parce qu\u2019il y a d\u00e9sormais, gr\u00e2ce \u00e0 ces technologies, possibilit\u00e9 de r\u00e9agir imm\u00e9diatement et jusqu\u2019au dernier moment que de plus en plus d\u2019individus s\u2019inscrivent dans des sc\u00e9narios limites. Ils calculent en effet toujours plus juste sachant que, si \u00e7a ne passe pas, il y aura toujours le recours ultime d\u2019un \u00ab\u00a0appel urgent\u00a0\u00bb pour \u00ab\u00a0r\u00e9parer\u00a0\u00bb leur retard, de la m\u00eame fa\u00e7on que certains alpinistes, assur\u00e9s qu\u2019ils pourront imm\u00e9diatement d\u00e9clancher des secours en cas d\u2019accident, s\u2019engagent dans des voies manifestement trop dures pour eux. Ce type d\u2019appel ne devient heureusement pas la r\u00e8gle, mais le raccourcissement des d\u00e9lais et la prise de risques, oui.<br \/>\n2<br \/>\nCette notion de sc\u00e9nario limite permet de donner une d\u00e9finition de l\u2019urgence. L&rsquo;urgence na\u00eet en effet toujours d&rsquo;une double prise de conscience\u00a0: d&rsquo;une part, qu&rsquo;un pan incontournable de la r\u00e9alit\u00e9 rel\u00e8ve d&rsquo;un sc\u00e9nario aux cons\u00e9quences dramatiques ou inacceptables et, d&rsquo;autre part, que seule une action d&rsquo;une exceptionnelle rapidit\u00e9 peut emp\u00eacher ce sc\u00e9nario d&rsquo;aller \u00e0 son terme. L&rsquo;une ne va pas sans l&rsquo;autre, ou alors il ne s&rsquo;agit plus d&rsquo;urgence. Ce n&rsquo;est pas parce qu&rsquo;une action est exceptionnellement rapide qu&rsquo;elle est urgente. Par exemple, les courses (comp\u00e9titions) sont par d\u00e9finition toujours rapides, mais rarement urgentes. De m\u00eame, ce n&rsquo;est pas parce qu&rsquo;un sc\u00e9nario catastrophe est en marche qu&rsquo;il g\u00e9n\u00e8re ipso facto de l&rsquo;urgence\u00a0: le laps de temps laiss\u00e9 \u00e0 la r\u00e9action peut \u00eatre suffisamment long pour que celle-ci ne soit pas v\u00e9cue sous la forme d&rsquo;une rapidit\u00e9 impos\u00e9e. Cette double prise de conscience d\u00e9clenche un compte \u00e0 rebours qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;arr\u00eater illico presto. Dit autrement\u00a0: on court \u00e0 la catastrophe si rien n&rsquo;est imm\u00e9diatement mis en \u0153uvre. Le sc\u00e9nario \u00e0 la base de l&rsquo;urgence est toujours mena\u00e7ant, n\u00e9faste ou fatal. S&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait pas appr\u00e9hend\u00e9 comme l&rsquo;irr\u00e9versibilit\u00e9 d&rsquo;une n\u00e9gativit\u00e9 mais d&rsquo;une positivit\u00e9, il s&rsquo;agirait non plus d&rsquo;urgence mais d&rsquo;attente ou d&rsquo;impatience, le \u00ab\u00a0vivement \u00bb rempla\u00e7ant en la mati\u00e8re le \u00ab\u00a0vite \u00bb.<br \/>\n3<br \/>\nL&rsquo;urgence appara\u00eet donc comme un pi\u00e8ge du temps. La dangerosit\u00e9 de ce pi\u00e8ge d\u00e9pend de l\u2019interpr\u00e9tation qui en est faite, puisque l\u2019urgence na\u00eet toujours de la double prise de conscience qui vient d\u2019\u00eatre \u00e9voqu\u00e9e. Les notions de danger et de rapidit\u00e9 \u00e9tant relatives, il s\u2019ensuit que ce qui est urgent pour certains ne l\u2019est pas pour d\u2019autres. Tout d\u00e9pend du syst\u00e8me de r\u00e9f\u00e9rence des acteurs, de leur subjectivit\u00e9 et de leurs capacit\u00e9s cognitives. Mais, quelles que soient les disparit\u00e9s que l\u2019on peut observer entre individus, la ligne de l\u2019urgence est toujours franchie lorsque la notion de pi\u00e8ge du temps appara\u00eet clairement. Or, force est de reconna\u00eetre que, globalement, l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9 t\u00e9l\u00e9communicationnelle est en train d\u2019accro\u00eetre la surface de cette notion. En quelques ann\u00e9es seulement (fin du XXe), le processus d\u2019acc\u00e9l\u00e9ration et de densification du temps, \u00e0 l\u2019\u0153uvre depuis deux si\u00e8cles, s\u2019est en effet vu doubl\u00e9 par une nouvelle donn\u00e9e\u00a0: celle que les informaticiens ont nomm\u00e9e temps r\u00e9el, synonyme d\u2019imm\u00e9diatet\u00e9 et de simultan\u00e9it\u00e9. \u00c0 peine remises des bouleversements que la rationalisation et l\u2019instrumentalisation du temps ont op\u00e9r\u00e9s en leur sein, nos soci\u00e9t\u00e9s sont confront\u00e9es \u00e0 un nouvel imp\u00e9ratif\u00a0: il leur faut d\u00e9sormais r\u00e9agir \u00e0 l\u2019instant. Un espace sans distance et un temps sans d\u00e9lais se superposent peu \u00e0 peu \u00e0 l\u2019espace-temps \u00ab\u00a0classique\u00a0\u00bb.<br \/>\n4<br \/>\nCette nouvelle donne peut \u00eatre v\u00e9cue de fa\u00e7on positive\u00a0: comme multiplicateur d\u2019activit\u00e9s et d\u2019opportunit\u00e9s, comme r\u00e9v\u00e9lateur de certaines potentialit\u00e9s organisationnelles jusqu\u2019alors inexploit\u00e9es, comme agent de simplification ou encore comme r\u00e9habilitation de l\u2019intuition individuelle dans la gestion des affaires. Elle peut aussi \u00eatre source de satisfactions, en particulier pour certains professionnels ind\u00e9pendants qui, vivant cette course au temps sous la forme de d\u00e9fis renouvel\u00e9s, la trouvent passionnante et parfois gratifiante. Mais cette acc\u00e9l\u00e9ration peut aussi donner le vertige, et la chute n\u2019est alors pas exclue. Dans un monde o\u00f9 tout s\u2019acc\u00e9l\u00e8re et se bouscule, l\u2019individu \u00ab\u00a0branch\u00e9\u00a0\u00bb (aux TIC), plac\u00e9 en \u00e9tat d\u2019urgence quasi permanent court en effet deux risques.<\/p>\n<p>Les risques de l\u2019urgence<br \/>\n5<br \/>\nLe premier de ces risques est de r\u00e9agir \u00e0 l\u2019impulsion afin d\u2019\u00e9viter ce qu\u2019on pourrait appeler \u00ab\u00a0l\u2019effet bouchon\u00a0\u00bb\u00a0: l\u2019accumulation incontr\u00f4lable d\u2019informations interdisant leur traitement efficace. Face \u00e0 une pile de notes, \u00e0 une succession d\u2019e-mails urgents et \u00e0 un sans-fin de sollicitations t\u00e9l\u00e9phoniques, il faut aller vite. Non seulement il faut toujours \u00eatre connect\u00e9, mais il faut aussi pouvoir r\u00e9pondre rapidement. Dans cette acc\u00e9l\u00e9ration, synonyme de diminution du temps de r\u00e9flexion, l\u2019accessoire risque de recouvrir l\u2019essentiel. Outre le stress li\u00e9 \u00e0 l\u2019activit\u00e9 f\u00e9brile qui en r\u00e9sulte, le danger d\u2019une telle r\u00e9action est de voir remplacer la r\u00e9flexion et l\u2019imaginaire par une esp\u00e8ce de r\u00e9flexe \u00e0 parer au plus press\u00e9. Le branch\u00e9 se convertit en pompier cherchant \u00e0 \u00e9teindre le feu de l\u2019urgence l\u00e0 o\u00f9 il prend. Le coup de fil a d\u00e8s lors priorit\u00e9 sur la personne pr\u00e9sente, le courrier \u00e9lectronique sur le courrier postal, et le beeper arr\u00eate tout, s\u00e9ance tenante. Comme si l\u2019individu ou l\u2019organisation se mettaient aux ordres de l\u2019urgence, l\u2019advenant supplantant l\u2019existant.<br \/>\n6<br \/>\nIl est \u00e9videmment des situations dans lesquelles n\u00e9cessit\u00e9 fait loi. Mais l\u2019extension de ce mode de r\u00e9action menace de le transformer en une v\u00e9ritable mode de fonctionnement. Focalis\u00e9es sur la r\u00e9action aux sollicitations imm\u00e9diates, personnes ou structures courent alors le risque de perdre tout pouvoir strat\u00e9gique au profit de pures tactiques d\u2019adaptation \u00e0 un environnement qu\u2019elles ne ma\u00eetrisent plus. Dans ce cas, l\u2019information devient bruit, la vitesse pr\u00e9cipitation, et les passages \u00e0 l\u2019acte font office de d\u00e9cisions. D\u2019actif et r\u00e9fl\u00e9chi, le choix devient r\u00e9actif et improvis\u00e9, et a donc toute chance d\u2019\u00eatre d\u00e9pendant. Ce type de conduite risque de rendre obsol\u00e8te la notion m\u00eame de projet. Le projet n\u00e9cessite une certaine confiance dans l\u2019avenir. Il rel\u00e8ve d\u2019un \u00ab\u00a0pari\u00a0\u00bb sur le futur en pensant que l\u2019action programm\u00e9e pourra s\u2019y d\u00e9ployer. Il n\u2019y a \u00e9videm\u00adment, en la mati\u00e8re, aucune certitude\u00a0: seule la confiance permet de diff\u00e9rer, de plani\u00adfier, de se repr\u00e9senter ce qui sera contre ce qui est. Mais si le pr\u00e9sent lui-m\u00eame appara\u00eet comme ind\u00e9termin\u00e9, n\u2019est plus v\u00e9cu que comme imm\u00e9diatet\u00e9 \u00e9ph\u00e9m\u00e8re, comment penser le projet\u00a0? Dans un monde o\u00f9 il faut s\u2019adapter rapidement, comment peut-on encore adapter le monde dans la dur\u00e9e1\u00a0?<br \/>\n7<br \/>\nLe second risque pour le branch\u00e9 est de se mettre \u00e0 h\u00e9siter dans l\u2019urgence. Les prises de d\u00e9cision deviennent alors autant de violences que l\u2019individu s\u2019impose dans une situation qu\u2019il ne ma\u00eetrise plus. Tensions, stress et parfois m\u00eame anxi\u00e9t\u00e9 ont alors toutes chances d\u2019appara\u00eetre. Le branch\u00e9 se sent non plus interpell\u00e9 mais harcel\u00e9. Tout un ensemble de pathologies psychosomatiques sont associ\u00e9es \u00e0 cette contradiction dans laquelle se place l\u2019individu en \u00ab\u00a0surchauffe\u00a0\u00bb\u00a0occupationnelle2. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 la conscience de l\u2019urgence, de l\u2019autre celle de ne pouvoir y faire face, ce qui ne fait qu\u2019augmenter la pression. Il est m\u00eame des cas o\u00f9 l\u2019individu reste comme \u00ab\u00a0sonn\u00e9\u00a0\u00bb devant trop d\u2019interpellations. Pour lui, la seule fa\u00e7on de ne pas cesser d\u2019exister compl\u00e8tement, est alors de \u00ab\u00a0craquer\u00a0\u00bb. Entrant dans un v\u00e9ritable \u00e9tat de catalepsie, il \u00ab\u00a0d\u00e9missionne\u00a0\u00bb par overdose communicationnelle pour tomber dans un vide apathique. Toute \u00ab\u00a0gestion en temps r\u00e9el\u00a0\u00bb ou tout \u00ab\u00a0pilotage en situation d\u2019urgence\u00a0\u00bb ne saurait \u00e9videmment conduire \u00e0 une telle situation. Non seulement parce que les r\u00e9actions \u00e0 l\u2019urgence peuvent avoir \u00e9t\u00e9 planifi\u00e9es de fa\u00e7on pr\u00e9alable (on parle alors de \u00ab\u00a0proc\u00e9dures\u00a0\u00bb, fruits d\u2019anticipations strat\u00e9giques), mais aussi, de fa\u00e7on plus fondamentale, parce que ces r\u00e9actions peuvent relever d\u2019une rationalit\u00e9, certes limit\u00e9e par le temps, mais non h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne \u00e0 une continuit\u00e9 strat\u00e9gique pourvoyeuse de sens.<br \/>\n8<br \/>\nIl est \u00e9videmment des situations o\u00f9 n\u00e9cessit\u00e9 fait loi. Mais l\u2019extension de ce mode de r\u00e9action menace de le transformer en un v\u00e9ritable mode de fonctionnement. Focalis\u00e9 sur la r\u00e9action aux sollicitations imm\u00e9diates dont il est l\u2019objet, l\u2019homme press\u00e9 court dans ce cas le risque de souffrir de ce que j\u2019ai appel\u00e9 le \u00ab\u00a0syndrome du branch\u00e9\u00a0\u00bb. Par syndrome du branch\u00e9, j\u2019entends l\u2019ensemble des sympt\u00f4mes du mal latent qui guette ceux qui vivent leur exp\u00e9rience d\u2019ubiquit\u00e9 m\u00e9diatique selon une logique de pure rentabilit\u00e9 au point de s\u2019y faire absorber. C\u2019est tout \u00e0 la fois l\u2019anxi\u00e9t\u00e9 du temps perdu, le stress du dernier moment, le d\u00e9sir jamais assouvi d\u2019\u00eatre ici et ailleurs en m\u00eame temps, la peur de rater quelque chose d\u2019important, l\u2019insatisfaction des choix h\u00e2tifs, la hantise de ne pas \u00eatre branch\u00e9 au bon moment sur le bon r\u00e9seau, et la confusion due \u00e0 une surinformation \u00e9ph\u00e9m\u00e8re.<br \/>\n9<br \/>\nLe syndrome du branch\u00e9, c\u2019est le \u00ab\u00a0mal des t\u00e9l\u00e9communications\u00a0\u00bb, la \u00ab\u00a0naus\u00e9e m\u00e9diatique\u00a0\u00bb dont est pris le branch\u00e9 lorsqu\u2019il tombe dans ce qu\u2019un de mes informateurs a appel\u00e9 le \u00ab\u00a0tourbillon\u00a0\u00bb. Comme soumis \u00e0 l\u2019effet d\u2019une force centrifuge due \u00e0 une acc\u00e9l\u00e9ration non ma\u00eetris\u00e9e, l\u2019individu est d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 du sens de son action et aspir\u00e9 par une inflation occupationnelle. Contraint \u00e0 r\u00e9agir sur le mode de l\u2019urgence \u00e0 une masse d\u2019information grandissante et \u00e0 des al\u00e9as de plus en plus fr\u00e9quents, il se trouve r\u00e9duit \u00e0 s\u2019accrocher o\u00f9 il peut s\u2019il ne veut pas sombrer, \u00e0 \u00ab\u00a0faire des coups\u00a0\u00bb et \u00e0 d\u00e9velopper des tactiques de nature opportuniste. L\u2019acteur est alors moins m\u00fb par une logique de type strat\u00e9gique, visant \u00e0 adopter les meilleurs moyens par rapport \u00e0 des fins qu\u2019il s\u2019est fix\u00e9es, que par une logique de type tactique, visant \u00e0 s\u2019adapter au mieux \u00e0 une situation qu\u2019il ne domine plus.<\/p>\n<p>Retrouver le temps<br \/>\n10<br \/>\nLe tourbillon du branch\u00e9 attire. Il attire parce que la force du courant qui l\u2019alimente est celle du syst\u00e8me \u00e9conomique actuel bas\u00e9 sur la g\u00e9n\u00e9ralisation de la gestion en \u00ab\u00a0temps r\u00e9el\u00a0\u00bb et qu\u2019il est difficile d\u2019\u00e9chapper \u00e0 sa pression. Il attire aussi parce que la forme qu\u2019il donne \u00e0 l\u2019action (la vitesse, le d\u00e9fi, le zapping, le sentiment de puissance) n\u2019est pas sans procurer une certaine jouissance \u00e0 ceux qui l\u2019exp\u00e9rimentent. Il attire enfin peut-\u00eatre parce qu\u2019en ramassant le temps dans une sorte de pr\u00e9sent continu, il \u00ab\u00a0distrait\u00a0\u00bb (au sens pascalien du terme) l\u2019individu du temps qui passe, et donc de questions existentielles potentiellement inqui\u00e9tantes3.<br \/>\n11<br \/>\nMais le tourbillon du branch\u00e9 peut aussi \u00eatre pens\u00e9 comme un \u00e9cueil qu\u2019il s\u2019agit d\u2019\u00e9viter. Face \u00e0 la dispersion et \u00e0 l\u2019\u00e9garement qu\u2019il peut engendrer, \u00e0 l\u2019al\u00e9atoire trop souvent c\u00f4toy\u00e9 et au stress qu\u2019il suscite, \u00e0 l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re renouvel\u00e9 dans une sorte d\u2019\u00e9ternel pr\u00e9sent, une r\u00e9action appara\u00eet. Elle renvoie \u00e0 une logique critique qui vise \u00e0 ne pas se laisser d\u00e9poss\u00e9der de sa propre temporalit\u00e9, de ses propres rythmes au profit d\u2019une mise en synchronie universelle qui unirait \u00ab\u00a0en temps r\u00e9el\u00a0\u00bb tous les \u00ab\u00a0branch\u00e9s\u00a0\u00bb du \u00ab\u00a0grand r\u00e9seau\u00a0\u00bb dans une sorte de compulsion totalisante. Cette logique critique d\u00e9roule ce que l\u2019urgence ficelle. Elle r\u00e9siste \u00e0 l\u2019id\u00e9e que la vie ne serait qu\u2019une suite d\u2019instants et d\u2019\u00e9v\u00e9nements sans liens entre eux. Elle r\u00e9tablit la dur\u00e9 et replace l\u2019individu dans une continuit\u00e9 qui lui permet de renouer avec un ordre possible de r\u00e9f\u00e9rence. Elle r\u00e9introduit l\u2019\u00e9paisseur du temps de la maturation, de la r\u00e9flexion et de la m\u00e9ditation l\u00e0 o\u00f9 le heurt de l\u2019imm\u00e9diat et de l\u2019urgence oblige \u00e0 r\u00e9agir trop souvent sous le mode de l\u2019impulsion. Cette logique est celle de la mise en perspective de soi dans le temps sous la forme d\u2019un r\u00e9cit, d\u2019une narration sans cesse revisit\u00e9e. Car, en d\u00e9finitive, ce n\u2019est pas le temps qui passe mais l\u2019individu.<br \/>\n12<br \/>\nLe temps que l\u2019on d\u00e9couvre alors est celui du pass\u00e9, du souvenir et du retour sur soi. C\u2019est aussi le temps de l\u2019anticipation, de la crainte ou de l\u2019espoir. La possibilit\u00e9 de pouvoir joindre imm\u00e9diatement son interlocuteur pour lui faire part d\u2019une intuition, d\u2019une id\u00e9e ou d\u2019un \u00e9lan sentimental est sans doute une chance. Mais elle peut aussi repr\u00e9senter un danger pour l\u2019\u00e9motion pens\u00e9e non plus comme impulsion mais comme tension cr\u00e9atrice. Le risque r\u00e9side dans le fait de voir l\u2019impulsion chasser l\u2019imagination, et le bavardage remplacer l\u2019\u00e9change. Le silence et le diff\u00e9r\u00e9, condition de retour sur le pass\u00e9 et de projection sur l\u2019avenir, sont les complices d\u2019un pr\u00e9sent cr\u00e9ateur. Mais, lorsque ce pr\u00e9sent n\u2019est plus qu\u2019une succession d\u2019imm\u00e9diats \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, o\u00f9 se situe la continuit\u00e9\u00a0? Que reste-t-il en particulier comme trace de l\u2019\u00e9change, de la tension vers l\u2019autre et des sentiments que son absence peut susciter\u00a0? Si Balzac avait pu t\u00e9l\u00e9phoner \u00e0 Madame Hanska ses Lettres \u00e0 une \u00e9trang\u00e8re auraient-elles seulement \u00e9t\u00e9 \u00e9crites\u00a0? Pourrions-nous, plus de quatre-vingts ans apr\u00e8s, partager l\u2019\u00e9motion d\u2019Apollinaire pensant \u00e0 sa ch\u00e8re Lou s\u2019il avait pu, \u00ab\u00a0en temps r\u00e9el\u00a0\u00bb, lui faire part de son d\u00e9sir et de ses r\u00eaveries\u00a0? Ce temps de la tension cr\u00e9atrice se donne \u00e0 vivre dans l\u2019arr\u00eat, l\u2019attente, le diff\u00e9r\u00e9 et la mise \u00e0 distance. Il est non superposable et non susceptible d\u2019\u00eatre d\u00e9doubl\u00e9\u00a0: l\u2019individu y contient tout entier4.<br \/>\n13<br \/>\nCette logique critique rappelle que, derri\u00e8re l\u2019apparence trompeuse d\u2019un temps unique, universel et synchrone (celui des heures de la montre, des jours de l\u2019agenda et des mois du calendrier), le temps est h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne. Qu\u2019il n\u2019y a pas un temps, mais des temps. Que la r\u00e9alit\u00e9 du temps n\u2019est pas seulement le temps r\u00e9el. Que, face \u00e0 l\u2019entr\u00e9e massive de notre soci\u00e9t\u00e9 dans une culture de l\u2019imm\u00e9diat, de l\u2019impulsion et de l\u2019urgence g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, il y a des moments qui r\u00e9sistent \u00e0 l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration, des dur\u00e9es qui ne sauraient \u00eatre brusqu\u00e9es, et des instants qui \u00e9chappent \u00e0 la logique du gain et de la vitesse. Ces moments, ces dur\u00e9es et ces instants sont indispensables \u00e0 la formation de soi comme sujet, c\u2019est-\u00e0-dire comme acteur capable de construire sa vie de fa\u00e7on autonome. Cette prise de distance en regard de l\u2019instant permet \u00e0 l\u2019individu de se retrouver et en particulier de vivre une certaine autonomie par rapport \u00e0 son r\u00f4le de gestionnaire efficace que tout le monde (y compris une part de lui-m\u00eame) s\u2019accorde \u00e0 lui voir jouer.<\/p>\n<p>L\u2019exp\u00e9rience temporelle du branch\u00e9<br \/>\n14<br \/>\nL\u2019exp\u00e9rience du branch\u00e9 dans la gestion du temps est le produit d\u2019une sorte de \u00ab\u00a0dialogue tendu\u00a0\u00bb entre deux logiques d\u2019action, sachant que l\u2019une ne saurait enti\u00e8rement recouvrir l\u2019autre. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, une logique de gains et de vitesse qui est celle de la connexion, de la mise en synchronie et de l\u2019urgence. De l\u2019autre, une logique critique qui est celle de l\u2019am\u00e9nagement d\u2019un temps \u00e0 soi, de prise de distance et de d\u00e9connexion.<br \/>\n15<br \/>\nLorsque l\u2019exp\u00e9rience du branch\u00e9 est trop fortement soumise \u00e0 la logique de gains, de mise en synchronie et de vitesse, elle s\u2019effondre et tombe dans un tourbillon occupationnel. La volont\u00e9, lorsqu\u2019elle existe, d\u2019y \u00e9chapper donne g\u00e9n\u00e9ralement naissance \u00e0 une conduite de fuite en avant. Voyant qu\u2019il se fait poss\u00e9der par une acc\u00e9l\u00e9ration non ma\u00eetris\u00e9e, le \u00ab\u00a0branch\u00e9 d\u00e9pass\u00e9\u00a0\u00bb nourri l\u2019espoir qu\u2019une gestion encore plus rentabiliste de son temps va lui permettre d\u2019\u00e9chapper \u00e0 ce tourbillon. Son exasp\u00e9ration communicationnelle se traduit alors souvent par une exacerbation de son d\u00e9sir technique. \u00c0 l\u2019aff\u00fbt des derni\u00e8res d\u00e9couvertes, il pense qu\u2019une meilleure couverture du r\u00e9seau, une plus grande intelligence de transmission, de nouveaux terminaux multifonctions, lui rendront un peu de temps et lui permettront de se retrouver. Soumettant (consciemment ou pas) leur vie \u00e0 une logique de rentabilisation du temps, ceux qui adoptent cette attitude n\u2019ont souvent pas d\u2019autre choix que cette fuite en avant.<br \/>\n16<br \/>\nLorsque l\u2019exp\u00e9rience du branch\u00e9 est, \u00e0 l\u2019inverse, enti\u00e8rement domin\u00e9e par la logique de distanciation, elle conduit \u00e0 une exigence d\u2019authenticit\u00e9 et souvent \u00e0 un enfermement subjectiviste dont le \u00ab\u00a0temps \u00e0 soi\u00a0\u00bb constitue l\u2019horizon. La d\u00e9connexion totale aux TIC est conduite extr\u00eame et tr\u00e8s rare. Mais elle existe\u00a0: sans pour cela se convertir en ermites, ceux qui \u00ab\u00a0se retirent\u00a0\u00bb se renferment sur leur foyer, leur maison, leur jardin\u2026 Ils cherchent (je reprends leurs termes) une \u00ab\u00a0nouvelle simplicit\u00e9\u00a0\u00bb, une \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9 de vie\u00a0\u00bb, une capacit\u00e9 \u00e0 \u00ab\u00a0\u00eatre pleinement l\u00e0\u00a0\u00bb. Mais la majorit\u00e9 ne peut pas se d\u00e9connecter totalement. La pression \u00e9conomique et sociale est tout simplement trop forte. La tentation est alors grande de cliver les communications. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 les communications \u00ab\u00a0rentables\u00a0\u00bb, int\u00e9ress\u00e9es et strat\u00e9giques pour lesquelles la rapidit\u00e9 concourt \u00e0 leur r\u00e9ussite, et de l\u2019autre les communications \u00ab\u00a0gratuites\u00a0\u00bb, intersubjectives et conviviales pour lesquelles le temps n\u2019est pas compt\u00e9. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, la communication \u00ab\u00a0utile\u00a0\u00bb et de l\u2019autre la \u00ab\u00a0vraie communication\u00a0\u00bb. Les t\u00e9l\u00e9communications nomades sont associ\u00e9es \u00e0 la premi\u00e8re, dans leur capacit\u00e9 m\u00eame \u00e0 organiser la seconde qui, elle se fait (encore\u00a0?) en face \u00e0 face.<br \/>\n17<br \/>\nLa fuite en avant (connexion continue, hyper \u00e9quipement, abandon de soi dans l\u2019intensit\u00e9) et le refus (d\u00e9connexion totale, burn out) sont des conduites de rupture avec l\u2019exp\u00e9rience du branch\u00e9. Les deux rel\u00e8vent finalement d\u2019une impossibilit\u00e9 ou d\u2019une incapacit\u00e9 de conjuguer le d\u00e9sir ou la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019\u00eatre \u00ab\u00a0branch\u00e9\u00a0\u00bb avec la volont\u00e9 de pr\u00e9server un temps \u00e0 soi. Une pleine exp\u00e9rience de \u00ab\u00a0branch\u00e9\u00a0\u00bb renvoie au contraire \u00e0 la nature h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne des logiques d\u2019action qui la d\u00e9terminent\u00a0: utilitaire d\u2019un c\u00f4t\u00e9, guid\u00e9e par un souci de performance, d\u2019efficacit\u00e9 et de gain, et critique de l\u2019autre, motiv\u00e9e par la volont\u00e9 de ne pas soumettre l\u2019ensemble de sa vie \u00e0 une mise en synchronie constante.<br \/>\n18<br \/>\nIl s\u2019ensuit des conduites de compromis, de ruse, de fines tactiques permettant de conjuguer au mieux ces deux exigences. Elles consistent pour l\u2019essentiel \u00e0 instaurer des filtres intelligents entre le r\u00e9seau (la mise en synchronie) et l\u2019acteur (recul r\u00e9flexif, temps \u00e0 soi). Il s\u2019agit de garder le contact sans en devenir l\u2019esclave. Ces filtres sont g\u00e9n\u00e9ralement une tierce personne (en particulier le secr\u00e9tariat sur le lieux de travail et le conjoint ou les enfants au domicile), un syst\u00e8me m\u00e9canique de mise en diff\u00e9r\u00e9 (bo\u00eete vocale du portable, beeper, r\u00e9pondeur-enregistreur et fax) ou un syst\u00e8me de filtre en temps r\u00e9el (r\u00e9pondeur-enregistreur). Le succ\u00e8s des SMS et du courrier \u00e9lectronique s\u2019inscrit dans cette logique. Une autre forme de mise \u00e0 distance, que l\u2019on pourrait appeler \u00ab\u00a0repos du guerrier\u00a0\u00bb, consiste \u00e0 se d\u00e9connecter de fa\u00e7on r\u00e9guli\u00e8re mais \u00e9ph\u00e9m\u00e8re afin de se \u00ab\u00a0requinquer\u00a0\u00bb. Cette attitude est assez perverse puisqu\u2019elle permet d\u2019encaisser stress et urgence sans pour cela remettre en cause le mode de fonctionnement du syst\u00e8me qui les produit. Ce sont par exemple les demi-heures de zen ou de \u00ab\u00a0respirations profondes\u00a0\u00bb organis\u00e9es par l\u2019entreprise pour ses employ\u00e9s ou de petits stages de d\u00e9connexion. \u00ab\u00a0On travaille tous trop, me disant un cadre d\u2019une start up de la Silicon Valley, on est tous workaholics, alors, de temps en temps, on fait des petits stages de d\u00e9sintoxication\u00a0\u00bb. Et l\u2019un des principes essentiels de ces stages consiste pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 \u00eatre totalement d\u00e9connect\u00e9. Tous les ans, le festival Burning man a lieu, durant une semaine, dans le d\u00e9sert du Nevada. En 2005, ils \u00e9taient plus de 30\u00a0000 \u00e0 passer une semaine sans portable, \u00ab\u00a0d\u00e9connect\u00e9s mais branch\u00e9s sur tous ceux qu\u2019ils croisaient\u00a0\u00bb. Il est int\u00e9ressant de noter que ce sont des techniciens, des ing\u00e9nieurs et des managers qui fr\u00e9quentent majoritairement ces lieux, avec quelques utopistes, \u00e9videmment. Finalement, lorsque la vie devient trop stressante, l\u2019urgence trop pressante, on zappe sur un petit stage de d\u00e9connexion pour se recharger\u2026<br \/>\n19<br \/>\nBien s\u00fbr, l\u2019\u00e9quilibre est pr\u00e9caire et doit sans cesse \u00eatre r\u00e9tabli. Il est des situations ou des p\u00e9riodes o\u00f9 le tourbillon du branch\u00e9 attire plus que d\u2019autres o\u00f9 la volont\u00e9 critique de prise de distance et de pr\u00e9servation d\u2019une temporalit\u00e9 individuelle l\u2019emporte. Mais c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019il n\u2019existe en la mati\u00e8re pas de solution d\u00e9finitive que l\u2019on peut parler, \u00e0 propos de ceux qui se livrent \u00e0 ce travail de mise en coh\u00e9rence, d\u2019acteurs sociaux en train de d\u00e9finir un nouvel enjeu social\u00a0: le droit \u00e0 la d\u00e9connexion.<\/p>\n<p>Bibliographie<br \/>\nAubert N., Le culte de l\u2019urgence. La soci\u00e9t\u00e9 malade du temps, Paris, Flammarion, 2003.<br \/>\nEhrenberg A., L\u2019individu incertain, Paris, Calmann-L\u00e9vy, 1995<br \/>\nJaur\u00e9guiberry F., Les branch\u00e9s du portables. Sociologie des usages, Paris, PUF, 2003.<br \/>\nLa\u00efdi Z., Un monde priv\u00e9 de sens, Paris, Fayard, 1994.<br \/>\nNowotny H., Le temps \u00e0 soi. Gen\u00e8se et structuration d\u2019un sentiment du temps, Paris, Maison des sciences de<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/blog.ensci.com\/humanitesnumeriques\/2013\/03\/11\/quel-est-le-role-du-numerique-dans-le-bouleversement-de-la-perception-du-temps-de-lhomme-post-moderne\/urgence-rvb\/\" rel=\"attachment wp-att-680\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-medium wp-image-680\" alt=\"urgence rvb\" src=\"http:\/\/blog.ensci.com\/humanitesnumeriques\/files\/2013\/03\/urgence-rvb-164x300.jpg\" width=\"164\" height=\"300\" srcset=\"http:\/\/blog.ensci.com\/humanitesnumeriques\/files\/2013\/03\/urgence-rvb-164x300.jpg 164w, http:\/\/blog.ensci.com\/humanitesnumeriques\/files\/2013\/03\/urgence-rvb-562x1024.jpg 562w, http:\/\/blog.ensci.com\/humanitesnumeriques\/files\/2013\/03\/urgence-rvb.jpg 1057w\" sizes=\"auto, (max-width: 164px) 100vw, 164px\" \/><\/a><\/p>\n<p><strong>Appropriation de l&rsquo;article :<\/strong><\/p>\n<p>A la lumi\u00e8re de l&rsquo;article de Jaur\u00e9guiberry, il semble simpliste et r\u00e9ducteur de consid\u00e9rer que le num\u00e9rique est la cause des maux de la soci\u00e9t\u00e9 contemporaine. Cependant on ne peut nier que les TIC influences aujourd&rsquo;hui largement nos modes de vies au m\u00eame titre que nos d\u00e9sirs croissants de vitesse et d&rsquo;efficacit\u00e9 influencent au plus au lieu les avanc\u00e9es technologiques de demain.<br \/>\nMais aujourd&rsquo;hui n&rsquo;avons nous pas pris suffisamment de distance par rapport \u00e0 l&rsquo;influence mutuelle de nos comportements et du num\u00e9rique pour l&rsquo;observer d&rsquo;un oeil plus sage?<br \/>\nApr\u00e8s l&#8217;emballement de la d\u00e9couverte des possibilit\u00e9s omnipotentes des t\u00e9l\u00e9communications, tel l&rsquo;enfant devant ses cadeaux de no\u00ebl, ne sommes nous pas capables d&rsquo;apprendre \u00e0 les utiliser avec parcimonie le cas \u00e9ch\u00e9ant?<br \/>\nSavoir se d\u00e9connecter au moment opportun parait se pr\u00e9senter comme une solution \u00e9vidente.<br \/>\nReste \u00e0 en avoir la possibilit\u00e9. Ce qui d\u00e9pend certes des entreprises dans le respect de la dignit\u00e9 morale de leur employ\u00e9s, mais aussi de la volont\u00e9 personnelle dans la vie priv\u00e9e. Savoir dire non s&rsquo;impose alors comme la nouvelle richesse. Savoir dire non aux sollicitations permanentes et provenant de toutes parts afin d&rsquo;acc\u00e9der au luxe de demain : l&rsquo;espace et le temps.<\/p>\n<p>Il me semble en effet difficile dans cette id\u00e9e de d\u00e9connection de dissocier la question du temps et celle de l&rsquo;espace.<br \/>\nJ&rsquo;en tiens pour exemple l&rsquo;\u00e9mergence de nouveaux comportements de rupture, t\u00e9moins du mal \u00eatre procur\u00e9 par le sentiment d&rsquo;urgence permanent. Je pense aux nouveaux \u00e9lans d&rsquo;urbains dans les campagnes, pensant pouvoir laisser le smartphone et le costume cravate pour aller \u00e9lever des ch\u00e8vres dans le Berry. Des comportements finalement plut\u00f4t maladroits et brutaux, souvent conclus par des \u00e9checs.<br \/>\nJe pense \u00e9galement \u00e0 l&rsquo;engouement mystique pour ces aventurier qui osent se confronter \u00e0 ce qui reste de sauvage dans la nature. Notamment Sylvain Tesson qui raconte dans son r\u00e9cit \u00ab\u00a0Dans les for\u00eats de Sib\u00e9rie\u00a0\u00bb, son exp\u00e9rience d&rsquo;ermitage dans la rudesse de la nature du lac Ba\u00cfkal. Je trouve cet \u00e9lan de n\u00e9o-ermitage tr\u00e8s repr\u00e9sentatif de l&rsquo;envie de fuir une soci\u00e9t\u00e9 dont la cadence effr\u00e9n\u00e9e nous d\u00e9passe. Mais aussi du d\u00e9sir de se confronter \u00e0 son rythme physiologique et ainsi nous raccrocher \u00e0 notre statut d&rsquo;\u00eatre vivant. Un d\u00e9sir de r\u00e9-ensauvegement en qu\u00eate d&rsquo;authenticit\u00e9.<br \/>\nPlus encore, il s&rsquo;agit de se retrouver seul avec soi-m\u00eame, prenant ainsi le temps n\u00e9cessaire \u00e0 se demander qui l&rsquo;on est et pourquoi l&rsquo;on est. Lorsque ni facebook ni notre Iphone ne sont plus l\u00e0 pour combler nos temps de pause entre deux actions li\u00e9es \u00e0 sa propre survie, on peut alors se confronter aux questionnements sur la vies et aux angoisses de la mort. Un d\u00e9sir de solitude en qu\u00eate de sens.<br \/>\nCes challenges extr\u00eames me paraissent avoir des correspondances \u00e9videntes avec le challenge plus \u00e0 port\u00e9e de tous qu&rsquo;est celui de la d\u00e9connection.<br \/>\nPuisque finalement ce n&rsquo;est pas le temps qui passe mais bien les individus, un d\u00e9sir de d\u00e9connection pour la reconqu\u00eate de sa propre vie.<\/p>\n<p>Les propositions de produits ou de service que j&rsquo;ai pu croiser au cours de cette \u00e9tude proposent g\u00e9n\u00e9ralement l&rsquo;usage du num\u00e9rique\u2026pour se d\u00e9connecter. Soigner le mal par le mal? Ce parti pris me parait plus premier degr\u00e9 qu&rsquo;efficace. Plus despotique que responsabilisant. Finalement plus frustrant qu&rsquo;\u00e9panouissant.<br \/>\nUn outil pour prendre du recul sur ses propres usages de la connection? Nous savons tr\u00e8s bien si nous passons trop de temps \u00e0 surfer ou \u00e0 twitter \u00e0 notre go\u00fbt, nul besoin d&rsquo;\u00eatre coach\u00e9 ni surveill\u00e9 par TIC brother.<br \/>\nNe pas emp\u00eacher mais proposer mieux.<\/p>\n<p>Si je ne crois pas \u00e0 la solution du num\u00e9rique pour nous \u00ab\u00a0sauver\u00a0\u00bb de lui m\u00eame, je crois au r\u00f4le du designer dans la re-valorisation du sensoriel, dans la re-sensualisation des rapports aux objets, aux uns et aux autres. Et ce pour proposer une alternative \u00e0 la connexion permanente.<br \/>\nDes r\u00e9flexions s&rsquo;op\u00e8re en ce sens au sein m\u00eame des questions de production. C&rsquo;est ce que j&rsquo;ai d\u00e9couvert lors d&rsquo;un stage au studio Glithero \u00e0 Londres, qui propose de reconsid\u00e9rer les moyens de productions lents et de redonner de la place au travail laborieux et manuel. Produire moins de quantit\u00e9 mais plus de valeur affective. Acheter plus cher mais garder plus longtemps. Notre \u00e9ducation temporelle passe aussi par notre fa\u00e7on de consommer et donc par notre fa\u00e7on de produire.<\/p>\n<p>L&rsquo;id\u00e9e n&rsquo;est pas d&rsquo;abandonner le num\u00e9rique au profit d&rsquo;un \u00ab\u00a0retour au sources\u00a0\u00bb maladroit et insuffisant. Mais je pense que ces initiatives, si elle ne se suffisent pas \u00e0 elles m\u00eame et ne sont pas au jour d&rsquo;aujourd&rsquo;hui des concept viables, constituent un temps de prise de recul et de r\u00e9flexion, n\u00e9cessaire \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence cr\u00e9ative de solutions qui je l&rsquo;esp\u00e8re m\u00ealeront intelligemment num\u00e9rique en sensuel.<\/p>\n<p>Ces initiatives suscitent mon l&rsquo;int\u00e9r\u00eat dans le sens o\u00f9 elles ont pour vocation de sensibiliser \u00e0 l&rsquo;impact du temps dans notre fa\u00e7on de consommer et de re-valoriser la place de l&rsquo;impr\u00e9vu et du po\u00e9tique.<br \/>\nSe d\u00e9connecter peut ne plus \u00eatre un fardeau si l&rsquo;on apprend \u00e0 trouver du plaisir dans la contemplation, la r\u00eaverie, le toucher de mati\u00e8res agr\u00e9ables, le silence, le fait de ne rien faire aussi ; en outre dans l&rsquo;inutile.<br \/>\nSi l&rsquo;inutile n&rsquo;est pas urgent, il n&rsquo;est pourtant pas vacuit\u00e9 et m\u00e9rite que l&rsquo;on y accorde du temps.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous le savons, nous le sentons \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle m\u00eame de nos courtes vies, notre perception du temps \u00e0 chang\u00e9 dans son train d&rsquo;\u00e9coulement, dans sa densit\u00e9. 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